Florac 160 km — Kwinjy

106 partants


Troisième partie, vers la fin, un col terrible. Tout le monde marche en tenant le cheval à la main.

 

Pourquoi cette course d'endurance demeure t'elle la plus célèbre et la plus prestigieuse en Europe ?


Les Français veulent croire que c'est la doyenne. En réalité, Santa Susana, près de Barcelone date des années cinquante. N'empêche à part l'épreuve ibérique, Florac, organisée sans interruption depuis 1975 représente effectivement la plus vielle manifestation du genre, pas seulement de France.

En comparaison avec les autres lieux, Florac, dans les Cévennes, offre les meilleurs paysages. Montagnes, Gorges du Tarn, ou bien les Causses, plateaux ondulés et pelés, couverts d'herbes sèches, à 1000 mètres d'altitude, proposent des décors époustouflants, encore davantage semble-t-il à cheval.

Les difficultés de cette course ont entretenu sa légende. Trois mille mètres de dénivelé, à monter et descendre
(3 fois un col comme l'Aubisque). Des sols de cailloux, des sentiers de chèvres, des températures pouvant
aller de -2° à 35° le même jour, ou le brouillard (comme cette année) apparaissent au menu de chaque édition.

Un palmarès où s'inscrivent les plus grands noms, des luttes indécises avec des retournements de situation spectaculaires, des défaillances à 5 km de l'arrivée, tout cela augmente encore l'aura de Florac.
Pas étonnant que chaque endurancier rêve de s'y classer, ne serait-ce qu'une fois . Moi aussi, bien sûr !

Entre Warsage et Florac, 960 km. Avec un van quatorze heures de route au moins. Voyage de nuit pour éviter les embouteillages, car, avant une compétition, il faut contenir la fatigue du cheval.
En choisissant de partir le mardi soir, nous laissons à Kwinjy 3 x 24 heures de repos précédant le départ de samedi.


Le jeudi matin, je suis allé reconnaître au pas un col de 560 m de dénivelé. Kwinjy grimpait en ahanant, toussait et soufflait comme un phoque. En 10 minutes, il mouillait sur l'ensemble de la robe. Il n'y avait pourtant que 18° ! Depuis le mois de mai, il est malade. Allergique aux poussières de foin et de paille, il souffre en plus d'une excroissance dans la gorge qui le gêne beaucoup. Le tout diminue sa capacité respiratoire. Il a été opéré et devrait être guéri. En réalité, chaque début de travail est perturbé par une toux, parfois spectaculaire. Alors, pourquoi être venu ?
Deux semaines auparavant, le cheval a subi des tests qui se sont révélés positifs.
Mais aujourd'hui…On avance vers une catastrophe ! Le moral dans les chaussettes, je rentre à l'écurie. Disputer Florac sur un handicapé, mais qu'est-ce qui m'a pris de déplacer toute l'équipe ici ? Je me donne une chance sur 20 de réussir… ! Il y a déjà eu tellement de désillusion cette année… Suis-je encore cavalier d'endurance ? J'ai l'impression que je ne terminerais plus jamais une 160 !
Alienor Linotte et Jacqueline Brisy, mes fidèles coéquipières démêlent les évènements et essaient de me remotiver, mais je n'y crois guère.

Samedi, quatre heures du matin, les lampes frontales sur les casques.
Cent six points lumineux s'élancent dans la nuit. Première étape (35 km) entièrement nocturne, Kwinjy apparaît calme et allant.
La dernière fois nous étions tombés, alors je n'aime que modérément les galopades dans les ténèbres.
Il tousse pendant une demi-heure, mais seulement une demi-heure, ensuite plus rien ! Et il ne souffle pas trop.
Tout va bien, d'autant que contrairement à son habitude, il ne trébuche presque pas. Après avoir traversé deux villages dans le claquement assourdissant de centaines de fers, j'ai même le loisir d'admirer le cortège en zigzag des loupiotes pendant que nous escaladons les premiers lacets.

Contrôle vet dans le noir. Il y a un monde fou, car je suis rentré avec le peloton, un groupe d'au moins 75 chevaux. Ali trotte un Kwinjy droit comme un i. Jamais nous ne l'avons vu se déplacer aussi bien ! Pour le véto, c'est une formalité réglée en une minute d'autant qu'il est à 48 pulsations.
Comme il donne une excellente information sur la forme du jour, lors de chaque raid, j'attends le résultat du contrôle initial avec impatience. Ici, c'est parfait. Mon moral remonte en flèche !

La deuxième boucle mesure 42 km, la plus longue, avec l'ascension de L'Aigoual, le point culminant de la région à 1560 m. En vue du sommet, je monte au pas la forte pente à côté de mon alezan. Tout en me réchauffant, je lui permets de se soulager un peu. Dans le brouillard dense, il fait très frais. On ne voit qu'à 20 mètres. Etrange ambiance, les silhouettes vagues des couples sortent et entrent dans la grisaille au gré des nuages.


...les silhouettes vagues des couples sortent et entrent dans la grisaille au gré des nuages.

Km septante-sept, altitude 1100 mètres, même contrôle facile que le premier. Il pleut, une fine pluie de Toussaint. Quarante minutes de pause. Kwinjy mange. Il boit même un peu, lui si capricieux avec son eau de boisson. Décidément, tout va au mieux. Nous repartons à la 79e place, seul pendant 10 km, pour l'unique fois de la course. On voit loin en montagne. Comme il y a une nombreuse participation, j'ai constamment plusieurs concurrents dans mon champ de vision. En redescendant, la température devient agréable. La pluie cesse. D'une foulée souple, mon cheval avale la distance. Les terrains sont variés. Parfois de bonnes pistes quasi plates, sans trop d'aspérités, mais le plus souvent l'allure est ralentie par des dénivelés à faire peur ou (et quelques fois les deux en même temps) par des chemins jonchés de cailloux de toutes tailles où même le pas constitue un exercice pénible. Pourtant, nous progressons à 13 km/h. Mon unique ambition est de terminer. A 12 km/h au moins, afin que cette course qualifie pour le Championnat d'Europe de 2009. Pas question de titiller les premiers aujourd'hui, ils me précèdent déjà de 55' !

Troisième partie, vers la fin, un col terrible. Tout le monde marche en tenant le cheval à la main.
Nous atteignons le 100e km et je devine les premiers petits signes de lassitude de Kwinjy. Rien que de très normal avec des reliefs pareils ! D'ailleurs, au vet, il ne met que 2' 35'' pour récupérer et il trotte toujours à la perfection.

Quatrième boucle, en avant vers le site de départ et d'arrivée où se déroule l'ultime repos. Puis ce sera la cinquième et dernière étape dont on m'a décrit les intenses difficultés. Sur la piste nous dépassons facilement quelques concurrents et le contrôle est à nouveau d'une banalité confortable.

Bientôt, l'assaut final ! Encore 22 km. Trois bornes de plat pour finir, précédées d'une montée de 8 km (celle de 560 m) et d'une descente de 10 km. Par rapport à mon objectif de 12 km/h, nous possédons une avance de 30 minutes. Je connais bien Kwinjy, je sens que les forces ne lui manquent pas. Cependant, Ali vient de prendre le cardiaque et elle m'avertit que le cœur du cheval bat autour de 62. Trop, l'accablement s'installe. Cela requiert de la prudence.
En route ! Je grimpe presque l'intégralité du col au pas, souvent à côté de lui en espérant reprendre du temps sur l'autre versant.
En haut, je comprends vite que celui-ci, très raide, avec des pierres par milliers va nous retarder. Malgré cela, nous dépassons encore cinq cavaliers. Les lacets n'en finissent pas. Un moment, je vois le site, tout en bas et je m'inquiète, il apparaît que nous ne serons pas rentrés à l'heure ! Cette montagne semble interminable, chaque fois que je crois chevaucher dans la vallée, il faut dévaler un nouveau coteau…
Voilà, ça y est. Il ne reste plus que les 3 km de plat…et 8 minutes pour franchir la ligne tout en atteignant 12km/h. Après 156 km, Kwinjy, généreux comme si nous disputions la victoire, galope à bride abattue sur l'asphalte. Je dois aller vite, prendre des risques, en même temps, je crains une boiterie ou un état de fatigue tel que nous serions éliminés à l'arrivée. Sans cesse, je regarde ma montre… C'est tangent, ce sera juste…
Enfin, je rentre sur le site pour 300 mètres de galop rapide sur la pelouse terminale. Il y a encore quelques dizaines de spectateurs qui applaudissent généreusement quand nous franchissons la ligne. D'après moi, il persiste 15 minuscules secondes d'avance. Objectif atteint nous sommes à 12 km/h, ouf !
Reste le contrôle final. Nous disposons d'une demi - heure pour présenter Kwinjy à 64 pulsations/minute, un seul essai est permis.
Et le stress survient. Après 15' mon courageux oscille entre 62 et 68. Malgré tous les soins prodigués par Jacqueline et Alienor, il ne redescend pas. Nous n'allons quand même pas être mis hors course à l'arrivée alors, que jamais nous n'avons connu des visites vétos aussi simples ! Non, pas après 160 km, pas après Florac, la plus difficile de l'année que Kwinjy comme un lion a vaincue haut la main… ! Pourtant, rien ne s'améliore, après 28', le cœur pulse encore entre 62 et 66. Le ventre serré, nous entrons dans l'aire d'examen. Il fait aussi noir que le matin. Une lueur électrique permet tout juste aux vétos de travailler…On a vu fréquemment des cavaliers disqualifiés à l'arrivée pour absence de récupération…
Le vétérinaire compte sur 15'' à peine et annonce : «  58  ! »
Ils scrutent maintenant à trois pour vérifier les allures…qui sont jugées excellentes !

Kwinjy a réussi Florac !

J'embrasse Ali en lui murmurant tout ému : «  Oh, je suis content, si content… Merci  » Jacqueline s'affaire encore quand elle apprend la bonne nouvelle. Depuis 3 heures du matin, elle et Ali travaillent et il est 21 heures passées ! Sans elles, pas de course. Nous formons une formidable équipe, nous trois et Kwinjy qui va enfin pouvoir se reposer après avoir été massé, lavé et muni de bandes de repos et de couvertures. En attendant, il mange paisiblement les fourrages abandonnés là par les écuries de nos adversaires. Il adore les foins des autres !

La course est gagnée par une cavalière française peu connue, Sophie Watteau sur Minie du Cambon, un bon cheval de 11 ans qui termine ici sa seconde 160 km seulement.

En 13 h 14', nous achevons l'épreuve à la 55e place pour 70 classés, un record probablement du au temps frais.
Cette année, il n'y avait que nous comme Belges et peu d'étrangers (1 Suisse, 1 Brésilien, 1 Anglais, 2 Italiens,
4 Espagnols) J'apprends que nous ne sommes que six Belges a avoir inscrit notre nom au palmarès de Florac.
Et pour la petite histoire, je parade un peu de constater qu'aucun autre cheval belge n'a couru aussi vite ici que Kwinjy. Finalement, les chronométreurs nous créditent d'une moyenne de 12.33 km/h. Ils ont compté sur 160 km, alors que je misais sur la distance de 159 km annoncée dans l'avant programme, de plus ma montre avançait d'une minute. J'aurai pu vivre plus tranquille en vue du terme, car je disposais d'une étroite marge de 6 minutes. Enfin,l'essentiel reste ce grand bonheur auquel je me livre pleinement.

Pas de problème pour le voyage de retour.


Deux jours après, dans sa prairie, Kwinjy joue et déboule au galop comme si de rien n'était.
Plus tard, je lui proposerai une belle retraite, je la lui ai promise sur le mont Aigoual.



Sur la photo de droite, toute l'équipe, de g. à dr., Alienor Linotte, Michel Lequarré,Kwinjy et Jacqueline Brisy

Michel Lequarré

 

 

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Mise à jour : 14-sep-08 ]