Marie Lequarré dans le monde impitoyable des courses

Le support est le même, les chevaux. Cependant, un abîme sépare le monde des courses et l'équitation que nous pratiquons.
Au Bois du Roi, le but premier consiste en une pédagogie centrée sur l'élève cavalier. Chez un entraineur, les gens ne vivent que pour faire gagner les chevaux. Tous les efforts, toute l'énergie de chacun y contribue.
L'entraineur ne consacre que très peu de temps à l'amélioration des apprentis. Ils se doivent d'être excellents par eux-mêmes, de se former sur le tas, par observation. Si le cavalier n'est pas compétent, il sera remplacé sans hésitation. Dans une école d'équitation, le loisir domine. Dans une écurie de courses, il n‘y a aucune place pour le dilettantisme. C'est une enceinte de perfection, hyper professionnelle, où la concurrence est féroce.

Chaque jour, Marie se lève à 5 h 20'. En selle à 6 heures pour son premier lot. Ensuite, elle monte 4 ou 5 autres purs-sangs jusqu'à 11 h ou midi. Quelques soins aux chevaux, puis elle mange et s'octroie une sieste (mais souvent ce n'est pas possible, car du travail supplémentaire attend). De retour à l'écurie de 16 h à 19 h pour bichonner et trimer encore, et ainsi chaque jour, cette routine, même s'il pleut à seau, même s'il gèle… avec deux demi-journées de congé… par mois ! Cette vie monacale, presque spartiate, Marie la vit avec passion depuis 1 an et demi.
En outre, seule, loin de ses parents, elle assume tout, ses repas, son linge, etc.…

Cette somme d'abnégation pour une ambition : monter en course, gagner peut-être ! Car les courses, c'est du grand spectacle, un sport de pointe, de hautes performances, une magnificence, des lieux superbes, des installations de rêve. Les soins prodigués aux splendides coursiers hors de prix feraient pâlir d'envie le plus gâté de nos chevaux, et par comparaison rabaissent notre propre écurie à un niveau presque dérisoire. Bien sûr, les moyens ne sont pas du même ordre.

Fouler le turf, ce moment tant et tant de fois souhaité, imaginé jusque dans les moindres détails s'est concrétisé ce lundi 5 mai à l'hippodrome de Windsor.
L'entraineur ne désigne un jockey que parce qu'il pense qu'il sera meilleur que les autres. Les enjeux sont importants. Les frais d'entretien d'une écurie sont énormes (1500 € pour une pension par mois). Les gains déterminent la répartition de sommes considérables (une toute petite compétition rapporte 4500 € au premier). Les propriétaires n'ont que l'embarras du choix pour choisir un centre d'entrainement. Ainsi, un entraineur qui ne gagne pas n'a pas de clients. Bref, la pression qu'endure le jockey pèse lourd !

Le champ de courses de Windsor est un endroit bien britannique, pelouses parfaites, fleurs partout, lices blanches, aire de pique-nique, public courtois et élégant (beaucoup de monde, une foule d'environ 3000 personnes). Un lieu de haut standing où l'on pourrait se sentir bien quand on n'a pas un enfant qui va jouer son avenir en quelques foulées sur un pur-sang lancé à 65 km/h.
Nous y sommes entrés, Marie-Anne et moi, parents follement solidaires de leur fille, avec deux heures d'avance. En attendant, nous avons lu le programme dans le journal Racing Post, un quotidien étudié pas un million de personnes.
A Windsor, première course, 14 h 35', n° 6 Morse, 25/1, jockey, Marie Lequarré…
Comme les autres, cette épreuve sera diffusée en direct à la télévision. Les parieurs miseront de grosses sommes sur chaque cheval. Il y a autour de cet évènement, pourtant banal en Angleterre, une charge de passion et de prestige, un cachet qu'on ne retrouve nulle part ailleurs dans les sports hippiques.
Et bientôt, notre fille est là.
En même temps que les autres jockeys multicolores, Marie pénètre sur le rond de présentation, toque rose, casaque verte barrée de rose. Pendant qu'elle écoute les recommandations de l'entraineur, entourée par le syndicat propriétaire de Morse (une dizaine de personnes) son cheval, un bai brun de 7 ans, fort de ses 50 départs précédents marche placidement à côté de son groom.
Pour Marie-Anne et moi, tension et émotion augmentent de cinq crans. Marie-Anne n'est pas loin des larmes. Anne-Françoise Deckers, notre amie grâce à qui tout a commencé, a aussi les yeux qui s'embuent. Mise en selle, Marie disparait vers la piste.
Devant les tribunes, un grand écran montre ce qui se passe à 1200 mètres de là, au départ. Morse rentre l'avant-dernier dans les boites…
Marie raconte :
«  Je me méfiais du début. Mon pantalon glissait énormément sur la selle en matière plastique (300 gr). On m'avait prévenue, mais personne n'a jamais songé à me faire répéter de départ avec ce matériel. Enfin, je n'étais pas trop nerveuse. J'étais lucide. Pourtant, je n'ai pas vu le signal du drapeau rouge qui s'abaisse pour donner l'ordre d'ouvrir les boites. En plus, j'ai un peu glissé lors de la première foulée et je me suis retrouvée à deux longueurs des autres. Je pestais car sortir des boites est ma grande spécialité à l'écurie. C'est même moi que l'on choisit pour apprendre aux jeunes chevaux ce travail.
Jamie Osborne
(son entraineur) m'avait dit pendant les consignes: “Il faut qu'il ait de l'espace devant lui pour se livrer. Il déteste être enfermé.” Mais Morse n'avait pas d'espace devant lui. Il s'est retenu le reste du galop. Dès lors, c'était déjà fini. J'ai poussé tant et plus (un mouvement de tout le corps, très fatigant) mais cela n'a servi qu'a m'épuiser. Physiquement, une course, c'est très éprouvant, comme trois cross d'affilée. Je suis déçue. Morse pouvait beaucoup mieux. Mon entraineur ne voudra peut-être pas me confier d'autres chevaux. Ce serait terrible…

Une minute et onze secondes, c'est le temps de cette première !
Morse est 12e sur 14.

Le lendemain, à l'écurie, personne n'a parlé de rien, comme si la course n'avait jamais eu lieu.
Un moment éprouvant ! Pas un mot de Ron, le bras droit de l'entraineur avec qui Marie bosse au quotidien chaque séance, pas un mot de Jamie lui-même… N'empêche, avoir été choisie pour une course professionnelle, en Angleterre, le plus grand pays des courses constitue déjà un petit exploit.
Seul un candidat sur 30 y parvient.
Il ne reste qu'à travailler encore et encore en espérant recevoir une seconde chance. Cela pourrait survenir bientôt. De tout cœur avec elle, nous encourageons Marie à y croire très fort et à tout mettre en œuvre pour réussir.
Avec ses qualités et la détermination d'acier qui l'anime, elle possède de sérieux atouts.



Les consignes avant la course, puis, très concentrée, en route vers le départ.


Une partie du public, les bookmakers et la piste


"Mon pantalon glissait énormément sur la selle en matière plastique (300 gr)"


Michel Lequarré



 

 

 

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Mise à jour : 9-mai-08 ]