Li Korum remporte une CEI 3*

160 km à Most en Tchéquie

Personne quand j’avais 20 ans n’aurait eu l’idée de se rendre dans un pays de l’Est. D’ailleurs c’était le plus souvent interdit. Maintenant encore ces destinations restent peu fréquentes.
Probablement à tort, en tout cas pour les raids d’endurance.

A l’hippodrome de Most,  implanté en Tchéquie à  30 km de la frontière allemande, les immenses pistes en herbe et les haies des courses d’obstacles dessinent les lignes vertes d’un vaste décor tout en rectitude.
C’est superbe, et le cadre d’une série d’épreuves aussi bien CEI  (164 – 125 – 89) que nationales.

Je suis venu ici pour deux raisons. Evincé des jeux équestres mondiaux à la suite d’un diagnostic vétérinaire (L I Korum souffrirait d’une tendinite à l’AD), je vais tenter de prouver qu’il y a eu une erreur.
Et puis j’aime courir dans des pays différents ou exotiques.

Tout le séjour sera sous la grisaille, sauf deux heures d’éclaircie, le temps pour les derniers papillons de se mélanger aux feuilles mortes.
La région est banale. Peu de relief, mais quand même quelques côtes. De très bons terrains en cendrée ou en herbe. Malheureusement, il a énormément plu avant notre arrivée et certains chemins se sont fortement dégradés.

Neuf cavaliers à six heures au départ. Des Tchèques, une Suédoise, une Norvégienne, une Hollandaise, une Polonaise et moi. Comme d’habitude, la nuit et les lampes frontales. Une jeep pour ouvrir la route. Le groupe progresse sans histoire. Le jour pointe. Li Korum est facile.

En tête, nous sommes quatre pour la longue deuxième boucle de 38 km. Un Tchèque sur une jument alezane de qualité donne le rythme. La Norvégienne, un peu boulotte monte un grand maigre gris atteint d’une diarrhée terrible. A tout bout de champs, il envoie à deux mètres des jets horizontaux nauséabonds pendant que sa cavalière coiffée de tresses jusqu’aux fesses mange sans cesse des cha-cha. Aux points d’assistance, le cheval ne boit rien. Ils n’iront pas loin !
Un solide hongre gris complète le quatuor. J’ai souvent vu des chevaux qui n’aiment pas prendre les devants, mais celui-ci est tout à fait particulier. Dés que sa jeune cavalière tchèque tente de mener un relai, il s’accule violemment, tant et si bien qu’il ne sera d’aucune utilité. Tout en suivant pourtant les meilleurs jusqu’au bout.

La troisième boucle de 27 km est à parcourir deux fois de suite. Elle chevauche en partie la dernière, celle de 21 km, à couvrir aussi à deux reprises. Or cette ultime portion impose les passages boueux sans fin où les jambes s’enfoncent parfois jusqu’à mi-canon. Donc nous rencontrons les premiers mauvais terrains. Les retours au pas sont nombreux et l’anxiété de perdre un fer par succion ne me quitte plus. Aucun signe de lassitude pour L I Korum.

Au  95e km, commencement de la quatrième partie, nous ne sommes plus que trois. Déshydraté, le grand maigre est aux soins.
Korum donne un coup de main à l’excellente alezane et à part dans les bourbiers nous allons bon train. Comme à Euston Park, aux contrôles, mon cheval atteint 64 pulsations en un laps de temps relativement long.  Nous comprenons qu’il s’énerve en voyant ses congénères sur la pite. Car le vet se tient au centre de la pelouse et les compétiteurs arrivent et repartent sans cesse. Comme pour Sheytan, les déplacements d'équins provoquent chez L I Korum un stress. Néanmoins, nous ne perdons pas de temps sur nos adversaires.

Les 21 km de la 5e ronde semblent interminables. Ensemble depuis le matin, ralentis par les zones fangeuses, les chevaux s’ennuient et n’ont plus le cœur à l’ouvrage. Nous sommes rejoints par deux concurrents dont je me méfie, car s’ils reviennent, c’est qu’ils disposent de réserves.

A 19h, on relance une dernière fois. Nous sommes encore cinq pour la victoire. Il fait nuit. Le balisage fluo se voit bien. La Suédoise qui vient de rentrer attaque d’emblée. Excellent pour réveiller L I korum, qui comme les autres rattrape aisément. Deuxième tentative de la même, moins saignante. On reste à cinq et par « mesure de rétorsion », plus personne ne relaye. A la queue leu leu, Suédoise malgré elle pour tirer, on se traine dans les ténèbres en entendant les membres patauger dans la boue tchèque. On peut parfois se demander le pourquoi des choses !

Sur l’hippodrome, il faut faire la ligne droite, puis un tour complet, en tout 3000 mètres. Le gazon est parfait, mais seuls les 200 derniers mètres bénéficient de l’éclairage. Je me place en seconde position. En dessous de moi, je sens une énorme énergie. Impressionnant, car on ne distingue rien, à 2200 mètres, le sprint débute. L’autre revenant de la 5e boucle, un petit et tonique arabe alezan monté par un tchèque moustachu se démène devant moi. Noir, herbe moelleuse, vent dans les oreilles: je suis joyeux.
Au virage final, le Tchèque avec Li Korum dans la croupe pousse davantage. Ce n’est pas un Championnat, je ne veux pas bousculer mon cheval, second ce sera très bien. Les suivants sont à 10 longueurs.

Encore 300 mètres, LI korum sort du sillage et voit l’espace. Une chose extraordinaire se produit alors. De coutume si froid, mon Korum frissonne du toupet à la queue, puis spontanément, génère une accélération de pur-sang pour entrer en tête dans la pleine lumière et franchir la ligne avec une belle avance ! De lui-même, il a décidé de gagner !

Mais il reste l’ultime examen. Hors de lui, mon longiligne athlète gris ne s’apaise que lentement. Après 20’ il est à 68 (nous disposons de 30’ pour atteindre 64). Chaque fois qu’un cheval quitte le site, son cœur s’emballe. Je le sonde à 64 vers la 25e minute, puis il remonte à 68 ! Pas le choix, il faut rentrer ! Un premier véto tente de prendre le cardiaque sur un L I Korum qui trépigne. Après trois essais dans un silence de mort malgré la centaine de spectateurs, il annonce : « Je l’ai à 75, mais je n’ai pu le tester que 10’’. Il faut un 2e avis ». Un autre véto pose le stéthoscope. Ali et moi ne respirons plus. Le cheval s’immobilise enfin. L’examinateur compte toute une minute. Je vacille.

« Il est à 64, c’est bon ». Le trot comme pour tous les vet, n’est qu’une formalité et le président du jury peut confirmer notre victoire. La délivrance et le bonheur !

Afin que tout soit harmonieux, le lendemain, Korum remporte le prix de la meilleure condition.

Le vétérinaire, Jeff Desmet s’est trompé, la preuve est faite. Il n’y a rien à ajouter.

Je voudrais encourager les compétiteurs de CEI. Il ne faut pas hésiter à se rendre sur ces épreuves de Most. Ce n’est qu’à 750 km de chez nous, et le niveau, le cachet sont haut de gamme. Il y a même des caméras sur l’itinéraire et les images sont retransmises en direct sur un grand écran ! Cette année, les précipitations ont été hors du commun, sans quoi 98 % du parcours propose des terrains parfaits et l’hippodrome est génial. En plus l’Horeca est très bon marché (mais pas fameux, autant vous le dire).

Surtout à cause du barrage de la langue, nous n’avons pas su trouver de l’aide sur place. Alienor Linotte a réussi un tour de force en assurant seule l’assistance ! Un immense merci à la courageuse et exceptionnelle Ali  ainsi qu’à tous ceux qui contribuent au succès de ma démarche sportive. A commencer bien sûr par mon épouse Marie-Anne, mais aussi Freddy Wernerus qui se substitue pour la promenade, les moniteurs qui me remplacent (Philippe Peterkenne, Marie Lonay)  et les cavaliers qui épaulent à l’entrainement.
Sans cette équipe rien de possible.

Michel Lequarré

 


La remise des prix, toutes catégories confondues.
On ne le dirait pas, mais LI korum a bien parcouru 164 km la veille.
A gauche, le petit alezan vainqueur de la 20 km.

A droite de LI Korum, la très bonne jument alezane qui a partagé avec nous toute la tête
de la course et achève au 3e rang
.
Notre écurie vient de réussir trois 160 km en 9 semaines !