Santa Susanna

200 km et 6000 mètres de dénivelés pour Sahid


Descente lors de la dernière boucle. On voit que nous commençons à en avoir assez.
Derrière, le célèbre Jack Begaud

 

Sauf repos d'après course, les chevaux de notre écurie d'endurance travaillent 12 mois par an. Des exercices légers, le plus souvent entre 6 et 8 heures hebdomadaires en 5 séances. La finalisation pour les épreuves de 120 km ou davantage s'appuie et s'ajoute à ce travail de base et dure huit semaines à raison d'un entrainement sérieux tous les quatre jours.

En vue des réputés et terribles 2 fois 100 km de Barcelone (site de Santa Susanna), Sahid suivait une préparation depuis début octobre, quand, le 19 novembre, il m'envoyait au sol. Le diagnostic de l'hôpital claquait. Clavicule droite luxée et trois ligaments de l'épaule rompus. C'était fichu ! Moral en berne évidemment, car en définitive le bilan global de notre saison dépendait pour beaucoup d'une bonne performance en Espagne.

Quelques jours plus tard, visite chez l'orthopédiste. Je peux à peine lever le bras jusqu'au ventre. Avant de m'en aller, je lui pose la question : «  me croyez-vous capable de monter à cheval ?  » «  Cela vous fera mal. C'est la douleur qui fixe la limite de ce que vous pourriez faire ». Il n'a pas dit non !
Nous sommes samedi (le 28 novembre). Au manège, une reprise commence. A l'aide d'un plot, je me hisse sur Habibaté, bien décidé à ne pas trop ressentir le mal…
Après 30 minutes aux trois allures, je suis content, le challenge me semble possible. J'ai moins de peine en selle que dans mon lit ! Bien sûr la course devrait durer environ 14 heures, mais il me reste encore une semaine pour progresser… Subsiste que Sahid aurait dû bénéficier de deux importants entrainements supplémentaires.
Il risque d'être un peu court.


Quarante-huit heures suffisent pour arranger les formalités, inscription tardive via la fédération belge, hôtellerie, voyage, intendance… tout roule ! Nous partirons mardi avec Alienor Linotte. Afin de compléter l'équipe, Julie Kinna et son copain Grégory Magermans rejoindront en avion vendredi, car Jacqueline Brisy ne peut se libérer.

Deux jours de route sans soucis. Etape à Lyon. Sahid arrive parmi les premiers à Santa Susanna le mercredi soir.

Aux premières lueurs perceptibles, 83 concurrents se rassemblent sur la ligne le samedi 5 décembre. Vingt et un Italiens, le même nombre de Français, deux Belges (le jeune Raphael Van Cauter sur Zita un cheval qui vit en Espagne) et les Espagnols.
A condition de ne pas trop bouger, mon bras va bien. J'ai prévu des médicaments.
Au montoir, Sahid se trémousse. Trop pour moi, si bien que je lui donne une petite baffe sur le nez. Il recule vivement, pose un postérieur dans un seau rempli et le récipient collé au pied comme une chaussure, il s'affole. Une haute gerbe d'eau dans son sillage, il déboule parmi tous les concurrents, traverse l'esplanade au triple galop, puis slalome entre les barrières Nadar. Tremblant et les yeux exorbités, mais indemne, on le récupère dans son box où il a couru se réfugier. Aussitôt, la course commence. Beau début ! Ce n'est pas tout. Alors que la troupe s'élance, après 50 mètres, je perds l'étrier gauche ! On m'aide. Je remonte laborieusement sur un Sahid hors de lui qui tire tel un démon. Il ne fait pas encore jour.

J'ai déjà participé ici (Kwinjy en 2006). Une interminable série de montées et descentes nous attendent. Trois mille mètres de dénivelés par jour ! Dès les prémisses, tandis que le peloton s'effiloche dans les lacets, les chevaux soufflent. La première boucle compte 43 km.
Presque à l'arrière, nous faisons partie d'un groupe de vingt. En cyclisme, on dirait le « gruppetto ». L'allure me convient, soutenue, mais raisonnable. Sahid est jeune. Terminer l'épreuve suffirait amplement à mon bonheur. Seul un bon tiers des partants atteindra l'arrivée. Prudence, du calme !
Mon arabe s'apaise peu à peu. Cela va bien. Je n'ai absolument pas mal. Mais juste derrière, la monture d'un français roule dans le fossé (le couple repartira) . Galop pour chasser cette vilaine image de la tête. Douceur (la météo espagnole prévoyait « suevo »), ciel bleu avec deux ou trois jolis nuages blancs, une journée printanière de chez nous. Les arbres de petite taille arborent encore des feuillages verts. Nous traversons des plantations de chênes-lièges.
Premier contrôle, la meilleure indication sur l'état de forme. Et c'est tout bon ! Trois minutes de récupération et des pulsations à 51. Le cheval parait dans un jour faste.

Nous reprenons la route seuls. Les côtes se succèdent puis une longue descente ramène sur le site. Sahid boit enfin avant de franchir le vet-gate aisément.

De nouveau solitaire la moitié de la troisième partie. Nous connaissons un moment difficile vers le 80e km. Des idées noires, car il faudra recommencer exactement la même chose demain. Trois difficultés majeures figurent encore au programme d'aujourd'hui et sous moi, il semble ne plus subsister que de la fatigue. Nous sommes rejoints par un alezan, petit et plein d'énergie. Là, transformation de Sahid qui retrouve son enthousiasme en filant le train de son dynamique compagnon. Plusieurs fois, nous nous apercevrons qu'il n'aime pas être isolé.
La première journée s'achève. Peu d'éliminés, 12 seulement, cela montre que l'essentiel reste à faire.

Au matin du deuxième jour, une demi-heure de pas rapide pour délier la musculature précède le contrôle redouté. Feux vert des vétérinaires. Nous repartons tous ensemble. Sahid, agréable à monter, a bien récupéré.
On chemine un peu plus lentement que la veille, mais au sein d'un groupe qui comprend quelques-uns des meilleurs Français dont le très célèbre Jack Bégaud l'homme aux 85 podiums, celui qui a réussi des 160 avec 47 chevaux différents ! Au vet, Sahid trotte dans une petite dépression, ce qui le déséquilibre deux foulées, pas plus. Mais cela suffit pour que l'examinateur demande un vote à trois juges comme le prévoit le règlement pour décider d'une élimination. Un choix qui me semble idiot évidemment. D'ailleurs, mon gris va droit au 2e passage et les vétos votent la poursuite du raid à l'unanimité. N'empêche, dépendre de tel ou tel, compétent ou non, je ne m'y habituerai jamais ! Pour d'autres cela va moins bien. Une vingtaine de couples ne dépasseront pas ce stade, dont un Espagnol que je viens de croiser à pied, à côté de sa monture blessée, un genou ouvert, profondément couronné. L'âpreté légendaire de cette compétition commence à sortir ses effets. Raphael Van Cauter en reste là lui aussi, pour boiterie.

 

De nombreux concurrents achèvent les dernières côtes à pied.

 

 

 

 

 

 

 

 

Bégaud (sur un 7 ans) m'accompagne. Nos chevaux s'entendent et s'encouragent mutuellement tandis qu'il raconte (finement) quelques faits d'armes anciens en faisant preuve d'une connaissance de l'endurance encore plus étendue que je ne l'imaginais. Sa mémoire sans failles se rappelle de tout et de tous, gens et équidés. Cela distrait un peu. Aucun risque de s'égarer, le balisage surabondant empêche toute erreur de navigation, d'autant que des agents des eaux et forêts veillent à chaque carrefour important. D'ailleurs, en général l'organisation se hisse à la hauteur de l'évènement.
Les kilomètres défilent et Sahid va de mieux en mieux. Je commence vraiment à y croire. Ma motivation est énorme.
Dans les fortes pentes nous allégeons les chevaux en mettant pied à terre. Bégaud dit à son cheval qui se nomme Où vas-tu   : «  Je te fais des cadeaux, tu me les rendras plus tard » . Vet sans problème. Mon arabe mange et boit bien. Au rechek que je déteste et crains par-dessus tout, il trotte impeccablement et son cœur bat à 52.
Rien que des paramètres positifs.

Reste une seule boucle, 25 km et 998 mètres de dénivellation. Onze paires ne repartent pas. Ce n'est pas gagné.
Cette partie terminale n'en finit pas. Sahid en main, dans les côtes, essoufflé, je pense à une bière glacée.
J'en ai assez des descentes qui me secouent comme un olivier en décembre (mois de la récolte). Pourtant en regard des efforts formidables de Sahid je ne dispose sûrement pas du droit de me plaindre. Il doit en baver plus que moi, sûr ! Mais il possède encore quelques réserves. Toujours avec Bégaud, nous avançons régulièrement. Quand enfin je revois la méditerranée qui scintille, signe que la montagne finale est franchie, je ressens un premier soulagement. En arc de cercle, ainsi qu'un tour de stade à la fin du marathon, les deux cents derniers mètres sont, sous le soleil, un délice au galop. Et comme tout reste excellent lors de l'ultime examen, je peux me relâcher complètement.
Nous avons réussi Santa Susanna pour la seconde fois !
Sahid confirme de la plus belle des manières qu'il est un cheval d'avenir !
Je savoure une vraie et profonde satisfaction. Où vas-tu de Jack Bégaud est malheureusement éliminé à l'arrivée pour une très légère boiterie.
Trente-deux paires achèvent le raid. Mieux qu'espéré, nous nous classons 18es à 14.01 de moyenne horaire.
La victoire revient à un jeune Italien, Daniele Massobrio sur Ninfea Baia une jument, modèle poid plume.

Alienor Linotte, Julie Kinna et Grégory Magermans se sont coupés en quatre pour Sahid et moi pendant toute l'équipée. Un travail énorme qui demande une endurance et une abnégation exceptionnelle. A eux et à Marie-Anne (merveilleux soutien de chaque jour), je dédie cette réussite.


Premier jour, première boucle, fin de la 2e montagne, seul à l'arrière.
De dos Alienor Linotte, et à droite Julie Kinna, une équipe formidable.

Michel Lequarré

 

 

 

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Mise à jour : 12-déc-09 ]