Triptyque d'endurance CEI

 

 


C’était prévu.
Li Korum devait courir les 160 km d’Ermelo et Bess Beluschi s’alignerait sur la 120 km à Compiègne. Indisponible au Championnat de Belgique, Sahid des Fontaines a été engagé à Castelsagrat  sur la distance reine. Notre écurie a ainsi disputé 3 CEI en 15 jours!

Castelsagrat

Mardi 17 mai

Baromètre d’optimisme en panne. Une contracture à l’aine me gêne. Je marche difficilement. Du côté de l’assistance, Ali est malade. C’est fiévreuse et pâle, qu'elle prépare lentement notre équipage. Quant à Sahid, il tousse depuis une décade ! Nous hésitons. Partons-nous demain ?

Mercredi 18 mai

A 5h 45’, le van quitte la cour vers le sud. Les 1000 km se franchissent sans problème en 13 heures. Castelsagrat (un calme village de 500 habitants, pas loin d’Agen, à 70 km au nord de Toulouse)
propose un paysage doucement vallonné, tout jauni de sécheresse.
 
Jeudi 19 mai

J’espérais une amélioration des poumons de Sahid. Dommage, pendant la sortie de délassement,
le gris tousse davantage. Le relief plus accentué qu’il n’y parait annonce une course difficile.

Vendredi 20 mai

La blessure à l’aine s’estompe. Je me sens bien en selle. Ali va mieux.
Mais Sahid s’ébroue et ses bronches renâclent dès que nous trottons.
Je balance encore. Faut-il s’aligner ? Au risque d’attirer l’attention des vétos, je les consulte.
Après un examen approfondi lors du contrôle initial, ils positivent et ne déconseillent rien.
Le plateau est relevé, car l’épreuve sert de sélection pour l’équipe nationale française en vue du Championnat d’Europe de septembre. Le Portugal, l’Italie, la Russie, l’Espagne,
la Grande-Bretagne et la Suisse sont aussi représentés. A part nous, pas d'autre Belge ici.

Samedi 21 mai

A 5 heures, les 65 concurrents s’élancent alors que le jour éclaire à peine. On sait qu’il fera chaud,
que les sols durcis solliciteront les pieds et les articulations et que les dénivelés incessants ne laisseront aucun répit aux organismes.

Au soleil levant, superbe tableau ! La lumière rasante illumine une plaine immense où cinq groupes galopants, séparés par 200 mètres chacun, zigzaguent d’un angle droit à l’autre.

En conscience, les premiers vont piano. Un peloton de 22 se forme en tête au sein duquel Sahid suit facilement. Sa respiration a été incommodée au début, mais au fil des km tout semble redevenir normal.
Cette configuration de course persiste jusqu’au km 110, fin de la 4e boucle.

Vers 14 h, la température atteint 29°. Le tracé escalade et dévale des collines où on ne trouve guère d’ombre. S’il avait plu, les terrains seraient excellents, car nous traversons souvent de longues zones herbeuses avec peu de cailloux.

Alienor Linotte comme d’habitude merveilleuse à l’intendance est aidée par le staff de Vincent Dupont et le cavalier lui-même qui a malheureusement été retiré après 38 km. Il s’agit d’une des écuries de pointe en France (ce n’est pas peu dire !). Tous me prodiguent des services et des encouragements d’une efficacité parfaite pour lesquels je ressens beaucoup de gratitude.

Au vet, Sahid marque le coup. Jusque-là, il récupérait rapidement. Cette fois il lui faut 4’ 14’’ et il montre des signes de déshydratation. J’aspirais à une 6e ou 7e place, mais je ne choisis plus.
Lever le pied ! Se contenter de finir !
En repartant, j’éprouve un petit serrement au cœur en regardant les premiers s’éloigner alors que je tiens fermement Sahid qui désirerait les accompagner.
Il en veut. Tant mieux !

Lors des 50 bornes suivantes, les dernières,  un trio se constitue. Des gars d’âge mûr
avec qui je me sens à l'unisson. Ensemble, nous achevons très prudemment pour décrocher
un satisfaisant 11e rang (loin des premiers) qui nous apportera peut-être
une sélection pour le Championnat d’Europe en septembre à Florac.

Virginie Atger gagne avec Azim du Florival et exploit extraordinaire remportera
encore la 130 km du lendemain en sellant une autre monture !

Lors de l’ultime trotting, Sahid déroule un splendide aller-retour et reçoit les félicitations du président de la commission vétérinaire : « On voit rarement trotter aussi bien à la fin d’une 160. Bravo ! »
N’empêche, il ne paraît pas que Sahid a bénéficié de la plénitude de sa forme.
D’ailleurs, la toux a repris de plus belle, preuve qu’il n’était pas à 100%.

Nous avons maintenant le temps de le soigner et de lui laisser quelques semaines d’un repos salutaire et parfaitement mérité.


Compiègne

Vendredi 27 mai

A trois cent soixante kilomètres de Bois du Roi, Compiègne est une destination fréquente pour les enduranciers belges.
Excellents sols sablonneux, infrastructures exceptionnelles à l’hippodrome
et une compétence d’organisation parmi les meilleures.
Voilà une manifestation qui ne manque pas d’atout.

Sur place, nous gérons un petit ennui. Bess Beluschi s’est mystérieusement occasionné une impressionnante gonfle sous la selle, en dessous du troussequin. Si le harnachement frotte à cet endroit, nous ne circulerons pas loin.

Samedi 28 mai

Par un dispositif simple (une ficelle attachée au pommeau et au troussequin) Ali réussi
à soulever le sous-selle de façon à ce qu’il ne touche plus la blessure.
De plus nous serrons le collier de chasse pour que la selle se pose 5 cm plus avant.
Effectivement, nous ne connaitrons plus de soucis de ce côté… en attendant d’autres conséquences.
Demain, une dizaine de nationalités pour 75 couples s'élanceront à 7 h.

Dimanche 29 mai

Nous sommes ici uniquement pour tenter d'achever la distance.
Comme Bess tire beaucoup au début, je décide de commencer seul.

Quelques minutes après le groupe, sur un Bess aux courtes foulées bondissantes et équilibrées,
tranquilles, nous parcourons les 35 premiers km dans la fantastique forêt de Compiègne
quadrillée par des centaines d’allées qui se rejoignent en de nombreux points de convergence
au centre desquels s’érige une grande borne blanche tout à fait caractéristique du lieu.
Napoléon  aurait exigé ce système afin de mieux chasser à courre.
En fait, avant de revenir illico à mon affaire pour coller au balisage, isolé avec mon arabe immaculé,
je n’hésite pas à me prendre quelques secondes pour l’empereur.

Cela m’est égal, mais devant ça galope ferme dans un affreux nuage de poussière,
car il règne la même sécheresse que dans le sud. Ali (immuable et indispensable à l’intendance)
me signale que les cavaliers ressemblent à des mineurs !
A la fin, en lanternes rouges, distancés de 40’ par les premiers qui ont foncé à 22,5 km/h, nous franchissons la première porte au sein d’un quatuor qui vient de se former.
Ceci ne change pas jusqu’au 103e km, terme du 3e tronçon sur quatre. Là Bess ne se présente pas au top. Il clopine sur quelques enjambées et est très sévèrement éliminé.

Un peu plus tard,  en passant la main sur le poitrail, je perçois une forte sensibilité. Le collier de chasse trop serré a comprimé les épaisses masses musculaires. La cause de la boiterie se trouve-t-elle là ?
Car les juges avaient vu juste, refroidit Bess trainait la jambe bel et bien.
(Le lendemain il se déplaçait beaucoup mieux.) Dans ce cas cette gonfle nous aura couté cher.

Conclusion : il n’y a pas de détail en endurance. La moindre chose prouve son importance.


Ermelo

Samedi 4 juin

Depuis janvier, nous avions orienté la saison de LI Korum vers cet objectif : la 160 km d’Ermelo.

Même s’il a déjà couru sur de mauvais recouvrements, il évolue mieux sur des pistes souples.
Et à ma connaissance, la région propose des sols inégalés en Europe.
Malgré des pieds sensibles, LI Korum devrait gambader ici comme un cabri.

Les Pays-Bas, pas loin de la mer. La zone, plate comme la main, alterne des forêts (pins et feuillus) et des landes à perte de vue. Un cadre parfaitement adapté et en plus nous jouissons d’installations fantastiques. Celles où se rassemblent les élites équestres néerlandaises avant les échéances cruciales. Il fait plein soleil (30 ° l’après-midi).

Au départ, 18 concurrents. Dix Hollandais (championnat des Pays-Bas oblige), quatre Belges, deux Danoises, une Allemande et une Suissesse.
Des chevaux possèdent des références évidentes : Nubie du Florival avec Krystel Van Den Abeele,
un cran en dessous, Pharouk de la Fageole sellé par Raoul Ronsmans et LI Korum.
Trois favoris, tous Belges.

Après seulement 5 km, Nubie et Krystel Van Den Abeele panachent. Spectaculaire culbute.
Plus de peur que de mal. Néanmoins Krystel est contrainte à l’abandon.

Avec Raoul Ronsmans, nous décidons d'avancer de concert et d’organiser solidairement
nos intendances.
Les étapes s’enchaînent et les longues heures d'allures s’accumulent.
Nous ne nous tenons jamais trop à distance des premiers. Nos montures ont l’air vraiment bien.

Au départ de l’ultime ronde, la blanche, il reste 16 km et nous nous retrouvons Raoul et moi,
isolés en avant, avec la meilleure Hollandaise du jour (Yvonne Van der Velde) à seulement 1’ 30’’.
Fort loin (30’ au moins), les autres ne comptent plus.
Van der Velde ne semble pas revenir. Même au loin nous ne la distinguons pas. Nos coursiers galopent volontiers côte à côte et nous discutons. « C’est la première 160 de Pharouk. Je ne veux pas sprinter. Allons de concert. Soutenons-nous jusqu’au bout sans prendre de risque. Tu seras 1er et moi 2e.
Tout le monde sera content »
me dit Raoul. Je pressens un magnifique dénouement,
celui que j’appelais de tous mes vœux après 5 mois d’entrainement acharné.
Malheur à nous ! Tout va nous péter à la figure !

Plus que 12 km. A un carrefour de sentiers parsemés d'arbustes, une flèche (en papier, malgré le vent !)
est retournée verso, mais nous reconnaissons les balises blanches sur notre droite
(comme annoncé par les organisateurs, cela fonctionne depuis l’aube) et nous nous engageons à droite. Nous doutons un peu, mais sommes confortés par les nombreux signaux blancs que
nous longeons pendant environ 4 km. A ce moment, quelque chose ne tourne pas rond, car le stade de l’arrivée nous saute aux yeux, là un kilomètre à peine devant nous !?

Nous stoppons sans rien comprendre. Nous ne sommes pas perdus puisque nous suivons consciencieusement le marquage toujours bien en vue. Mais nous n’avons pas pu parcourir
les 16 km en si peu de temps. Alors quoi ? Nous téléphonons à nos assistances.
Elles ont aperçu la Hollandaise sur un autre parcours ! En réalité, il fallait accomplir une boucle vers la gauche. Car ces 16 derniers km dessinent un huit et nous avons loupé le second anneau du huit !!

Une rage terrible me crispe le ventre.

Pourquoi imposer un tel itinéraire en fin de course alors que l’issue imminente incite
les cavaliers à chevaucher bride sur le cou ? Il ne s’agit pas d’un jeu de piste pour des scouts,
mais d’une CEI 3*, presque le plus haut niveau de la discipline. Pourquoi ne pas positionner là, à ce carrefour stratégique, un commissaire ou un juge quand il s’en trouve partout sur le circuit ?
Pourquoi utiliser des flèches en papier par temps venteux ?
Pourquoi un ouvreur ne nous précède-t-il pas comme c'est l'habitude pour les grands évènements ?
Et surtout comment ne pas avoir imaginé que si un concurrent se trompait à cet endroit,
il lui serait impossible d’en prendre conscience avant le terme puisque le balisage conforte
sur la route à respecter et qu’il n’existe pas de panneau annonceur de la distance ?

On répondra à ces questions. Pour l’instant, nous cherchons une solution.
Il nous apparait que nous devons dire adieu à nos places de tête. On erre un peu.
On attend un moment Yvonne Van der Velde pour la laisser remporter l’épreuve,
puis nous rebroussons chemin pour trotter à sa rencontre. Quand elle arrive,
nous lui expliquons que nous n’avons pas repéré cette voie à droite et que nous rentrons
derrière elle en espérant nous classer 2e et 3e. Mais les nouvelles vont vite !
A 500 mètres du but, un juge nous avertit sans ménagement et nous oblige à
refaire… l’entièreté des 16 km !

Pas question d’imposer cela à nos chevaux. On galope vers la ligne.
Le public applaudit encore que nous nous précipitons vers le président du jury qui nous écoute,
le visage fermé. « Présentez-vous aux derniers tests vétos et on parlera après »

Deuxième douche froide ! LI Korum boite franchement de l’antérieur droit. Il est éliminé. Il n’est pas impossible que ces 10 minutes où nous nous sommes arrêtés en pleine expectative l’aient raidi.
Je l’avais décelé irrégulier en redémarrant au trot après l’attente. On ne le saura jamais.

Pharouk réussit le contrôle, pourtant cela ne suffira pas. Malgré une heure de palabre,
Raoul Ronsmans sera viré du classement final !  Profondément frustrant, car Pharouk
l’athlète en vue de cette CEI3* méritait la coupe.

Même si les organisateurs ont produit beaucoup d’effort (la plupart des aspects étaient maitrisés avec compétence) un point essentiel, tout à fait bâclé a gâché la compétition.

Le matin suivant, LI Korum avait récupéré et ne boitait plus. D’ici quelques mois,
il décrochera sa revanche. Nous réfléchissons déjà à son prochain programme d’entrainement.

L’intendance était assurée par Aliénor Linotte, Sophie Demanez et Caroline Humblet. À pied d'oeuvre depuis 4h 30’, elles ont trimé jusqu’à 20 h 30’. Je leur adresse un immense merci ainsi qu’a Evelyne Cuppers, Stéphanie Schmetz et encore Alienor Linotte et Sophie Demanez qui ont donné énormément de leur temps pour préparer Sahid, LI Korum et Bess depuis le commencement de l’année. Pour elles, pour tout Bois du Roi on aurait aimé un bilan plus brillant à l’issue de cette dense quinzaine.

Michel Lequarré